Faits intéressants sur les céréales – comment une herbe sauvage a changé le destin du monde

Il y a quelques années, l’historien et essayiste Yuval Noah Harari a proposé, dans l’un de ses livres, une vision inversée de l’histoire de notre espèce. Selon sa thèse provocatrice, ce sont les céréales qui, depuis des millénaires, « cultivent l’homme ».
Cette conception — évidemment en partie destinée à susciter un écho médiatique — s’appuyait sur des arguments difficiles à contester. Harari affirmait en effet que l’Homo sapiens avait adapté son mode de vie, son territoire d’habitation, son rythme quotidien et même son système de croyances aux besoins des plantes céréalières qu’il cultivait.
Dans le modèle d’une coexistence prolongée de deux espèces, au cours de laquelle l’une adapte profondément tout son mode de fonctionnement aux besoins de l’autre, Harari voit une forme de « soumission » de l’homme envers les céréales.
Cependant, la thèse de cet historien n’est révolutionnaire qu’au niveau terminologique, plus précisément dans la définition du mot « cultiver ». Au-delà de l’aphorisme accrocheur et paradoxal qui inverse en quelque sorte notre position vis-à-vis des plantes cultivées, Harari expose un fait assez évident : l’homme dépend des céréales depuis des milliers d’années.
À ce niveau, sa thèse n’est qu’un truisme enveloppé dans un slogan séduisant.
1. Herbes sauvages
Les plantes céréalières actuelles sont les descendantes d’herbes sauvages qui poussaient dans différentes régions du monde. Leur « domestication » s’est étendue dans le temps et s’est produite indépendamment sur plusieurs continents. Pour l’histoire de notre partie du monde, les processus les plus importants ont eu lieu sur les territoires de l’actuelle Asie Mineure vers le VIIIe siècle av. J.-C. C’est là que l’on a appris à cultiver la céréale la plus importante pour notre région — le blé. Le blé amidonnier (emmer), considéré comme l’un des plus anciens blés du monde, provient du Croissant fertile.
Aujourd’hui, lorsque nous coupons notre pain préféré avant le petit-déjeuner, il vaut la peine de se rappeler que son existence est due à quelque habitant inconnu du Proche-Orient qui, il y a dix mille ans, s’est intéressé aux épis discrets d’une herbe sauvage poussant entre les buissons, quelque part dans une clairière turque brûlée par le soleil.
2. Grains sacrés
Lorsque nos ancêtres, abandonnant lances et arcs, ont massivement saisi charrues et houes, ils ont rendu leur existence dépendante de l’abondance des récoltes. Leur vie et leur prospérité dépendaient du soleil, de la pluie et de la fertilité du sol. Il n’est donc pas surprenant que de nombreux symboles religieux des premiers agriculteurs soient directement liés aux fruits de la Terre. La grecque Déméter, l’égyptien Osiris ou le celte Cernunnos sont des exemples de divinités responsables, selon leurs fidèles, de récoltes prospères et d’une croissance abondante des plantes.
Dans la culture des anciens Mayas, on croyait même que les premiers hommes avaient été façonnés par les dieux à partir de pâte de maïs. Avec le développement de l’agriculture, la dépendance des hommes envers les saisons et les cycles naturels s’est également accrue. Ce n’est pas un hasard si Noël ou Pâques coïncident avec les périodes du solstice d’hiver ou de printemps. Ce sont des vestiges des fêtes de nos ancêtres, qui célébraient le début et la fin de l’hiver ainsi que l’arrivée de l’été, aujourd’hui associée à la nuit de la Saint-Jean. Le lien entre les céréales et la religion est également présent dans l’Église catholique. Selon la pratique catholique romaine, le corps du Christ est reçu pendant la messe sous la forme de pain. Dans les paniers de Pâques, le pain occupe la place la plus importante, et le réveillon de Noël commence souvent par le partage de l’hostie — directement issue du pain. Même dans une société sécularisée, le pain bénéficie d’un grand respect.
Nous nous souvenons du poids culturel des produits céréaliers lorsque, sans hésitation, nous jetons des restes de légumes ou de fruits à la poubelle, mais lorsqu’il s’agit d’y mettre une tranche de pain, quelque chose nous empêche de la condamner à ce sort.
3. Paysage céréalier
Imaginons que nous roulions en voiture à travers l’Europe centrale. La route nous mène à travers de vastes champs de blé et de seigle. Nous dépassons avec impatience des tracteurs et des moissonneuses-batteuses. Nous traversons des villages et de petites villes. À l’horizon se dessinent des moulins à vent — des constructions en bois qui ont servi pendant des années à moudre les céréales. Nous passons sur un pont au-dessus d’une rivière près d’un vieux moulin — c’est là que les grains se transformaient en farine. Un panneau nous indique la direction de la ville. Les anciennes murailles apparaissent d’abord, protégeant autrefois les richesses de la cité. Puis nous voyons le quai, le port fluvial et les greniers — de grands entrepôts de céréales. À côté des greniers se trouvent des barges. Autrefois utilisées pour transporter les céréales le long du fleuve, elles sont aujourd’hui surtout une attraction touristique, mais les anciens canaux sont toujours en service.
Le paysage évoqué ici n’est bien sûr pas un lieu précis, mais plutôt une image moyenne de l’Europe centrale — une région dont l’activité économique principale fut pendant des siècles la culture des céréales. La culture, la transformation et la distribution des plantes céréalières se sont durablement inscrites dans le caractère de notre région, définissant l’apparence des villes et des villages, les relations sociales et la politique.
4. Changements climatiques
Nos ancêtres ont souvent été victimes d’extrêmes climatiques qui affectaient l’abondance des récoltes. Certains historiens cherchent même les causes de certains conflits militaires du XVIIe siècle en Europe dans les mauvaises récoltes provoquées par le « petit âge glaciaire ». Le déluge suédois, qui a si gravement dévasté notre pays, aurait-il pu résulter d’une baisse moyenne d’un seul degré Celsius dans la seconde moitié du XVIIe siècle ? Ce sont des corrélations complexes et il est facile de tomber dans des simplifications.
Il ne fait cependant aucun doute que les fluctuations climatiques provoquent des difficultés dans la culture des céréales, lesquelles entraînent à leur tour d’autres crises. Comment les agriculteurs contemporains font-ils face, à l’ère d’une conscience accrue et des effets de plus en plus perceptibles du changement climatique ?
Ils cherchent à mettre en œuvre les adaptations nécessaires.
Celles-ci incluent une fréquence accrue de conditions météorologiques extrêmes telles que sécheresses, vagues de chaleur, pluies intenses et variations de température. L’augmentation des températures moyennes peut raccourcir la période de végétation, ce qui affecte négativement les rendements, notamment dans les régions autrefois au climat stable.
En réponse au changement climatique, les agriculteurs adoptent des méthodes de culture innovantes. Ils introduisent de nouvelles variétés résistantes à la sécheresse capables de survivre dans des conditions plus difficiles. Les technologies d’irrigation deviennent plus précises et plus efficaces afin d’optimiser l’utilisation des ressources en eau limitées. Des méthodes agricoles durables, comme l’agriculture sans labour (no-till), contribuent à maintenir l’humidité du sol et à réduire l’érosion.
Dans certaines régions, les changements climatiques peuvent même favoriser le développement des cultures dans de nouvelles zones auparavant trop froides, comme le nord de la Russie ou du Canada, où de nouvelles zones céréalières commencent à apparaître.
Les changements environnementaux exigent également une adaptation des politiques agricoles par les gouvernements afin de soutenir les agriculteurs dans leur adaptation aux conditions climatiques changeantes.
Il faut toutefois se rappeler que le développement des technologies agricoles ne se fait pas de manière uniforme sur l’ensemble de la planète. Dans certaines régions moins développées, les techniques agricoles restent inchangées depuis des centaines d’années, tandis que d’autres parties du monde affichent un haut niveau d’automatisation et de productivité.
5. En résumé
Même si, à première vue, nous sommes loin des premiers agriculteurs sumériens qui, à la sueur de leur front, tentaient d’irriguer leurs champs de blé, en réalité, malgré le passage des millénaires, notre dépendance aux céréales a peu diminué.
Prenons par exemple un Américain contemporain.
Il va déjeuner dans un restaurant de fast-food portant un grand « M » dans son logo. Il commande un burger, des nuggets et un Coca-Cola. Que reçoit-il sur son plateau en plastique ?
Un pain au blé — un produit céréalier évident. Dans le pain : un morceau de viande frit dans de l’huile de soja. Céréales : 1, légumineuses : 1. La viande provient d’une vache qui, en plus de son herbe préférée, consommait régulièrement une alimentation à base de maïs. Il croque un nugget. La panure à base de farine de blé leur donne leur croustillant. Les poulets dans les fermes sont également nourris avec des aliments à base de céréales — aux États-Unis, le plus souvent à base de maïs. Encore une gorgée de cola — sucrée au sirop de glucose-fructose issu du maïs. Ce n’était pas un déjeuner sain — peut-être pour le dîner quelque chose de moins gras, par exemple des sushis, des grains de céréales cuits enveloppés dans une algue.
La culture des céréales demeure le fondement de l’agriculture et un élément clé de l’économie de nombreux pays à travers le monde. Bien que les technologies, les méthodes de production et les exigences du marché évoluent, les agriculteurs jouent toujours un rôle essentiel dans l’approvisionnement en nourriture et en matières premières, non seulement pour les humains mais aussi pour l’industrie des aliments pour animaux. La culture moderne des céréales exige une adaptation à de nouveaux défis tels que le changement climatique, le besoin croissant de durabilité et d’efficacité.
Les agriculteurs introduisent des technologies innovantes, investissent dans des machines modernes et modifient leurs pratiques agronomiques afin de maintenir une haute qualité des récoltes malgré les conditions changeantes. Dans le processus de préparation des grains, ils utilisent des enrobeuses de semences, qui protègent le matériel semencier contre les maladies et les ravageurs. Lors du stockage, ils recourent à des aérateurs, qui servent à ventiler les céréales et à éviter leur détérioration, garantissant des conditions de conservation appropriées. Les extrudeuses permettent de produire à partir des céréales un aliment plus nutritif, en augmentant sa digestibilité et sa valeur nutritionnelle. Leur travail est inestimable, car grâce à leurs efforts, il est possible d’assurer l’accès aux ressources essentielles qui alimentent l’économie mondiale.
On ne sait pas si, en tant qu’espèce, nous sommes « cultivés » par les céréales, mais une chose est certaine : nous en dépendons.












